Interview : Chris Kirkley, cofondateur de Sahel Sounds

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Il y a quelques jours, je vous disais tout le bien que je pensais de la compilation Music from Saharan Cellphones (J’ai entendu : Music from Saharan Cellphones), qui réunit des chansons qui circulent en Afrique de l’Ouest et sont échangées entre les téléphones portables via Bluetooth. Suite à mon article, j’ai contacté Chris Kirkley, l’homme qui est à l’origine du projet, qui a réuni tous les morceaux et retrouvé la trace des musiciens pour qu’ils puissent percevoir une partie des recettes engendrées par le disque. Malheureusement, Chris étant actuellement au Niger, il n’a pas pu prendre le temps de répondre à mes questions mais il m’a gentiment redirigé vers une interview réalisée par Michael Byrne pour Motherboard/Vice dont voici la traduction…


Comment as-tu découvert cette culture musicale basée sur le téléphone portable et comment t’es-tu personnellement trouvé impliqué dans cette aventure?
Je travaillais sur un projet d’enregistrement dans les régions du Nord du Mali. Une nuit, j’étais assis avec un ami qui vantait les mérites de son téléphone portable. Il naviguait entre tous ces extraits de poésie traditionnelle et de chansons de folk vocal qu’il avait lui-même enregistrés. Je me suis rendu compte à ce moment-là des limites de mon rôle. Le classement et la documentation sont largement basés sur ces inégalités technologiques. Je me suis mis à récupérerdes MP3 de mes amis, comme une collection secondaire, avec pour idée de trouver les enregistrements originaux de ces choses auxquelles je n’avais pas accès. Mais la collecte de données s’est transformée en une étude représentative du multimédia qui circule sur les réseaux cellulaires.
Lorsque tu partages une bibliothèque de données via Bluetooth, est-ce que ça implique une interaction avec l’autre personne?
Inévitablement. Les téléphones doivent être juste à côté l’un de l’autre, les connexions doivent être acceptées sur le téléphone, et les transferts prennent au minimum 30 secondes. Ce n’est pas comme si les gens se baladaient comme ça en parcourant n’importe quel téléphone à proximité. La majorité des fichiers est partagée entre amis, assis à boire du thé et à fumer des cigarettes, en essayant de passer le temps…  
Comment t’es-tu retrouvé, en tant qu’Américain, en possession d’un téléphone capable d’échanger des données avec les gens d’Afrique de l’Ouest ?
J’ai collecté la musique sur un Netbook. Chaque carte comporte une carte mémoire microSD et si tu l’intègres dans un adaptateur et un lecteur de cartes, c’est beaucoup plus rapide. C’est comme ça que beaucoup de gens remplissent leurs cartes, en général via un vendeur de portables qui possède une ordinateur plein de MP3 qu’il accumule à chaque fois que quelqu’un vient faire réparer son téléphone.
Quelle a été ta première grosse surprise en écoutant ce que tu avais téléchargé?
Les titres les plus excitants étaient ces chansons locales auto-produites. Comme Tinariwen d’Anmataff, avec cette formidable boîte à rythmes. C’est la première fois que j’entendais une boîte à rythmes programmée sur de la musique Touareg.  

Est-ce que les chansons qui figurent sur la compilation et sur les téléphones sont les mêmes que celles qu’on peut entendre dans les clubs? Est-ce que l’économie des chansons échangées par portable est totalement indépendante de l’économie musicale « normale »? Y a-t-il un biais par lequel les musiciens peuvent recevoir une contrepartie?
Il n’existe vraiment aucune séparation entre la musique sur portable et la musique populaire en général. Les DJ jouent des MP3 sur des logiciels de mixage, il y a des ports USB dans tous les taxis et même les vieux magnétos à  cassettes peuvent être trafiqués pour amplifier un signal issu d’un téléphone portable. Tout ça, c’est la même musique. Cependant, il nb’existe aucune contrepartie pour les musiciens. Il y a encore beaucoup de discussions parmi les artistes sur l’idée dépassée de combattre le piratage, mais la plupart des gamins se rendent compte que les transferts sont inévitables. Acheter de la musique est un luxe. L’idée de soutenir les musiciens par simple bienveillance est éclipsée par l’obligation de subvenir à ses propres besoins et à ceux de ses proches.

Comment est-ce que les gens ont vent de cette musique au départ, avant même d’avoir envie de la télécharger?
L’ubiquité des téléphones portables a créé un paysage sonore chargé. Il y a de la musique en continu. Alors vous entendrez les mêmes chansons que vous soyez dans un bus bondé, un restaurant ou sur un marché. Personne ne vous demandera jamais d’éteindre votre téléphone, sauf pendant la prière.
Peux-tu nous en dire un peu plus sur les musiciens dont tu as retrouvé la trace? Comment étaient-ils, avec quoi faisaient-ils de la musique? S’agit-il d’une « scène » interconnectée?
Il y une grande variété parmi les artistes qui figurent dans leur compilation et dans la façon dont ils ont répondu. Joskar et Flamzy, de Côte d’Ivoire, sont des superstars en Afrique de l’Ouest et ont déjà tourné dans tous les pays voisins. Mdou Moctar vient d’un petit village du Niger et joue en local, mais il ignorait que sa musique était jouée à travers le Sahara. Mais ce sont tous des musiciens qui essaient d’évoluer en tant qu’artistes et d’aller de l’avant. Presque tous voulaient utiliser les royalties de l’album pour acheter de nouveaux instruments ou payer la location d’un studio.
Que veux-tu que les gens de notre « monde développé » comprennent après avoir écouté ces chansons?
Je veux que les gens écoutent ce qui se passe en matière de musique au Sahel. Ils pourront en tirer leurs propres conclusions.
Penses-tu qu’il y ait une culture musicale comparable, dans les pays développés, à ce que tu as trouvé là-bas? 
Toute notre musique n’est-elle pas maintenant sur des plateformes d’échange? Des entités comme MTV ou Clear Channel sont-elles toujours pertinentes? Il y a un furieux tollé de la part de ces machines à profit qui ont basé leur activité sur la distribution et la propagation, mais c’est juste le bruit d’un système à l’agonie.
As-tu déjà eu des retours intéressants sur la musique que tu as partagée?

Pas encore. Mais je retourne à Kidal dans un mois environ et je verrai si quelqu’un l’écoute toujours.

Interview : Michael Byrne / Traduction : Cédric Quéniart

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